Monday, June 8, 2026

Lettre de Ruben Um Nyobè (chef du mouvement de libération populaire UPC — Union des populations du Cameroun) à André Marie Mbida (premier Premier ministre du Cameroun français, territoire sous tutelle de la France), maquis, 13 juillet 1957.

 


HISTOIRE: 1957 LETTRE DU MPODOL


 "J’ai hésité longtemps avant de t’adresser cette lettre. Non pas par crainte, mais parce que je pensais que les faits parleraient d’eux-mêmes. Or je constate que le mensonge, à force d’être répété, finit par prendre l’apparence de la vérité. Le tribalisme est l’un des champs les plus fertiles des oppositions africaines. Il constitue un champ de spéculation pour les intrigants et les arrivistes. Nous n’avons pas le droit de nous servir de l’existence des ethnies comme moyens de luttes politiques ou de conflits de personnes. [...].


En agitant le spectre d’un "péril bamiléké", tu fais objectivement le jeu de ceux qui ne veulent ni l’indépendance ni l’unité du Kamerun. 

Il faut que les Camerounais comprennent que l’unité nationale ne signifie pas la suppression des ethnies. Certains croient que l’unité nationale exige la disparition des ethnies, des langues, des coutumes. C’est l’assimilation. D’autres croient que chaque ethnie doit avoir son État. C’est la balkanisation. Les deux voies mènent à la mort de la nation. 


Il faut que les Camerounais comprennent que l’unité nationale ne signifie pas la suppression des ethnies, mais leur épanouissement dans le cadre d’une nation où tous les citoyens jouissent des mêmes droits et sont soumis aux mêmes devoirs. L’ethnie est une réalité culturelle. La nation est une réalité politique. Confondre les deux, c’est condamner le pays à la guerre civile. 

Qu’un Bassa, un Ewondo, un Foulbé ou un Bamiléké soient jugé de la même façon, aient accès aux mêmes écoles, aux mêmes emplois. Tant que certaines régions seront maintenues dans la misère pendant que d’autres profitent, on alimentera le sentiment d’injustice et le repli ethnique. Ce qui unit les hommes, ce n’est pas le sang, c’est le combat partagé. 


Notre projet, c’est l’indépendance et la réunification du Kamerun. C’est cela qui fera de nous une nation.  À l’UPC, nous ne demandons à personne de quelle ethnie il est. Nous lui demandons : es-tu pour l’indépendance immédiate ? Es-tu pour la réunification ? Es-tu contre le travail forcé et l’indigénat ? Si oui, tu es des nôtres. 

Voilà notre seul tribalisme : le tribalisme des patriotes.  Félix Moumié est Bamoun, Ernest Ouandié est Bamiléké, Castor Osendé Afana est Ewondo, je suis Bassa. Qui peut dire que l’UPC est le parti d’une tribu ?


Or c’est là que se trouve le nœud du problème : refuser la politique. On nous dit souvent, à nous autres de l’UPC : vous faites de la politique, c’est dangereux. Occupez-vous de l’école, de l’église, du commerce ; la politique, laissez-la aux Blancs. On a donc insisté auprès de nos compatriotes, surtout les intellectuels, pour dire qu’ils ne s’occupent pas de politique, parce qu’ils préparent on ne sait quelle situation matérielle. Nous avons donc insisté auprès d’eux pour leur montrer la tromperie que constituait une telle campagne. Tout est politique et tout s’encadre dans la politique. La religion est devenue politique. Le commerce est politique. Même le sport est politique. La politique touche à tout et tout touche à la politique. Dire que l’on ne fait pas de politique, c’est avouer que l’on n’a pas le désir de vivre. C’est pourquoi nous estimons qu’il faut, avant tout, se battre pour les libertés fondamentales, gage essentiel du succès matériel. 

Quand l’administration interdit une réunion de l’UPC, elle dit que c’est de la politique. Quand le missionnaire prêche du haut de la chaire qu’il faut obéir à l’autorité coloniale, il dit que c’est de la religion. Or dans les deux cas, il s’agit de maintenir le Kamerunais en oppression. 


Toi qui es chrétien, peux-tu fermer les yeux sur le travail forcé ? Sur l’indigénat ? Sur les villages brûlés ? Si tu te tais au nom de la neutralité, ton silence est une prise de position. Il sert l’oppresseur. Le Christ n’a pas été neutre devant les marchands du Temple. Un chrétien kamerunais ne peut pas être neutre devant la souffrance de son peuple.  


Voilà pourquoi, cher frère, je t’écris du fond du maquis. Car si nous, les intellectuels, nous ne faisons pas de politique, d’autres la feront à notre place, et contre nous. Si nous continuons à opposer les ethnies les unes aux autres, si nous faisons de l’origine le critère de la confiance politique, alors nous préparons notre pays à des larmes que rien ne pourra sécher. L’administration coloniale partira un jour. Mais les haines que nous aurons semées entre nous resteront. Et ce sont nos enfants qui les paieront. Chaque leader s’appuie sur son ethnie, l’administration arbitre, et le Kamerun devient un champ de bataille.

 

Nous mettons l’indépendance et la réunification au-dessus de tout. Nous règlerons nos désaccords après, en frères, dans un État qui est le nôtre. Il n’y a pas de troisième voie. La neutralité est une illusion. Le silence est une trahison. 

L’Histoire jugera. Elle dira qui a travaillé à unir et qui a travaillé à diviser. Pour ma part, j’ai choisi mon camp : celui de l’unité, de l’indépendance et de la dignité. 


Je reste, malgré tout, ton frère dans la lutte pour le Kamerun."


 Maquis, 13 juillet 1957, Lettre de Ruben Um Nyobè à André Marie Mbida






L’ÉCLAIR DU SOLEIL (Série Compradors) (French Edition)

Letter from Ruben Um Nyobè (Head of the popular Liberation Movement UPC---Union of the Populations of the Cameroons) to André Marie Mbida (First Prime Minister of French Cameroun, a Trust Territory of France), Maquis, July 13, 1957

 


HISTORY: 1957 LETTER FROM MPODOL


"I hesitated for a long time before writing this letter to you. Not out of fear, but because I thought the facts would speak for themselves. Yet I observe that a lie, when repeated often enough, ends up taking on the appearance of truth. Tribalism is one of the most fertile grounds for African political divisions. It serves as a playground for schemers and opportunists. We have no right to use the existence of ethnic groups as a means for political struggles or personal conflicts. [...]


By raising the specter of a 'Bamiléké peril,' you are objectively playing into the hands of those who want neither independence nor unity for Kamerun.

Cameroonians must understand that national unity does not mean the elimination of ethnic groups. Some believe that national unity requires the disappearance of ethnic groups, languages, and customs. That is assimilation. Others believe that every ethnic group must have its own state. That is balkanization. Both paths lead to the death of the nation.


Cameroonians must understand that national unity does not mean the elimination of ethnic groups, but rather their flourishing within a nation where all citizens enjoy the same rights and are subject to the same duties. An ethnic group is a cultural reality. A nation is a political reality. To confuse the two is to condemn the country to civil war.

Let a Bassa, an Ewondo, a Fulani, or a Bamiléké be judged in the same way, and have access to the same schools and the same jobs. As long as some regions are kept in destitution while others prosper, we will fuel a sense of injustice and a retreat into tribalism." ...ethnic. What unites men is not blood; it is a shared struggle.


Our goal is the independence and reunification of Kamerun. That is what will make us a nation. At the UPC, we do not ask anyone about their ethnicity. We ask: Are you in favor of immediate independence? Are you in favor of reunification? Are you opposed to forced labor and the *indigénat* system? If so, you are one of us.

That is our only form of tribalism: the tribalism of patriots. Félix Moumié is Bamoun, Ernest Ouandié is Bamiléké, Castor Osendé Afana is Ewondo, and I am Bassa. Who can claim that the UPC is the party of a single tribe?


Yet therein lies the crux of the problem: the refusal to engage in politics. We in the UPC are often told: "You are engaging in politics; that is dangerous. Focus on schools, the church, or commerce; leave politics to the white man." Our compatriots—especially the intellectuals—were urged to steer clear of politics so they could secure their own material well-being. We therefore strove to show them the deception inherent in such a campaign. Everything is political, and everything falls within the realm of politics. Religion has become political. Commerce is political. Even sport is political. Politics touches everything, and everything touches politics. To say one is not engaging in politics is to admit one has no desire to live. That is why we believe we must, above all, fight for fundamental freedoms—the essential guarantee of material success.

When the administration bans an UPC meeting, it claims it is politics. When the missionary preaches... ...from the pulpit that one must obey colonial authority—claiming it is a matter of religion. Yet in both cases, the aim is to keep the Cameroonian people under oppression.


You, as a Christian, can you turn a blind eye to forced labor? To the *indigénat* system? To villages being burned down? If you remain silent in the name of neutrality, that silence is a stance in itself. It serves the oppressor. Christ was not neutral when facing the money changers in the Temple. A Cameroonian Christian cannot remain neutral in the face of his people's suffering.


That is why, dear brother, I am writing to you from the heart of the resistance. For if we intellectuals do not engage in politics, others will do so in our stead—and against us. If we continue to pit ethnic groups against one another, if we make ethnic origin the criterion for political trust, then we are preparing our country for tears that nothing will be able to dry. The colonial administration will leave one day. But the hatred we have sown among ourselves will remain. And it is our children who will pay the price. Each leader relies on their ethnic group, the administration acts as arbiter, and Cameroon becomes a battlefield.


We place independence and reunification above all else. We will settle our disagreements later, as brothers, within a state that belongs to us all. There is no third way. Neutrality is an illusion. Silence is a betrayal.


History will be the judge. It will say who worked to unite and who worked to divide. For my part, I have chosen my side: that of unity, independence, and dignity.


I remain, despite everything, your brother in the struggle for Kamerun."


Maquis, July 13, 1957, Letter from Ruben Um Nyobè to André Marie Mbida


CAMEROON: The Haunted Heart of Africa